Relier les points
La newsletter qui revient avec encore plus de parenthèses, mais aussi des notes de bas de page et je ne m'excuserai pas pour ça. Portez plainte si ça vous chante.
J’ai grandi dans un environnement familial où la compétition et la discipline étaient très importantes. Enfin, chez mon père. Chez ma mère on s’en foutait un peu et c’était bien. Mais un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires, j’ai reçu suffisamment d’injonctions à me définir comme étant perpétuellement en mouvement sur une trajectoire de progression pour finir par croire que c’était comme cela que l’on vivait. “On”, c’est à dire les êtres humains. Une vision étonnante modélisée par le départ d’un point A et l’arrivée à un point B et entre les deux suffisamment de travail, de sueur, de déni de ses ressentis et de sacro-sainte volonté. Ne pas arriver au point B, c’était un truc de losers, un truc de faibles. Cette construction dans la discipline, à partir du moment où elle contient en elle les germes productivistes de la performance, elle ne peut aller que dans un objectif de croissance.
Par exemple, si je me mets à faire du sport alors je vais commencer par en faire une fois par semaine pendant vingt minutes. Mais je vais progressivement augmenter mon temps d’activité, ou la fréquence, ou la difficulté des exercices. Et si je manque à cette discipline, si j’oublie, que j’ai mieux à faire, que j’ai la flemme, que je me sens moins bien et que je casse cette droite croissante si nette, si lisse, tout s’effondre. J’ai manqué de discipline, je ne suis bonne à rien, je repars à zéro, tout ceci n’a servi à rien. Si je décide, encore un exemple qui vraiment (VRAIMENT) n’a rien à voir avec moi (si), d’apprendre le norvégien, je vais devoir faire une leçon tous les jours. TOUS. LES. JOURS. Sinon c’est que, vraiment, je ne suis qu’une pauvre fille illettrée à peine capable de faire de la place dans son emploi du temps pour apprendre une langue étrangère complexe parlée par 6 millions de personnes dans le monde alors qu’elle n’a même pas l’intention de foutre un pied dans le pays en question dans les années à venir. Mes 534 jours consécutifs sur Duolingo sont les garants d’une forme de stabilité de mon estime de moi. Si je devais casser cette progression, qui sait ce que je me dirais, mais j’en ai une petite idée et je la trouve très laide.
Je me suis fait cette réflexion l’autre jour, après avoir passé une soirée extrêmement drôle et agréable avec des amis dans un bar. Je suis rentrée et j’ai culpabilisé d’avoir bu deux verres d’alcool. Ca peut sembler stupide (ça l’est) mais ça n’était pas la première fois, ni la dixième d’ailleurs (de sortir boire un verre et de culpabiliser après) (ou de sortir faire un super repas et de culpabiliser après) (ou de changer de programme et de zapper de faire TOUT L’EXERCICE PHYSIQUE DU MONDE et de culpabiliser après) (vous voyez un peu le pattern qui se dessine ?) et je ne sais pas, peut-être que l’approche des 35 ans m’a apporté une clarté d’esprit que je n’espérais plus, ou bien ce sont toutes ces années de thérapie qui portent enfin leurs fruits. J’ai pris mon petit carnet - ça fait un peu classe de dire carnet alors qu’en vrai c’est juste mon journal intime comme quand j’avais quatorze ans et que je disais que Nathan m’avait regardé en cours de SES - et j’ai commencé à chercher d’où ça venait (ça a donc été réglé en deux minutes vu que tout vient de mon père), mais également comment ce gros nœud de culpabilisation, de performances, de discipline et de détestation de soi pouvaient s’imbriquer. Et si vous avez déjà usé votre patience en essayant de démêler quatorze petits colliers pris les uns dans les autres, eh bien vous voyez un peu de quoi je parle, sauf que là c’était dans ma tête et c’était beaucoup moins joli.

Je ne suis pas là pour vous parler de mon auto-analyse, déjà parce que c’est chiant et que ça ne vous intéresse pas, mais plutôt pour vous livrer les pas plus intéressantes conclusions de cette réflexion. Globalement, et je ne suis pas la seule à en faire l’expérience, c’est que mon éducation à la discipline m’a éloignée de ce qui est le plus constitutif de ce que je suis, à savoir un être humain (doté d’un incomparable humour mais ça n’est pas le sujet). Toute à la tâche de me comporter comme un petit robot afin d’obtenir des résultats que l’on peut espérer d’une machine, j’ai passé plus de trente ans à occulter le fait que c’était assez peu compatible avec mon espèce. Et que donc, faire reposer mon estime de moi sur des objectifs incompatibles avec le fait d’avoir des émotions, des désirs, des failles, des hormones qui font n’importe quoi, ça n’allait pourrir la vie que d’une seule personne : moi-même. Jamais la personne (ici dans l’exemple, mon daron) m’ayant inculqué les bienfaits (prouvés par absolument personne) d’une discipline impeccable (et chiante comme la lèpre) n’aurait à pâtir de mes échecs. Par contre, de mon côté, à force de croire que ma valeur dépendait du nombre de livres lus chaque année (qui doit augmenter tous les ans, bien sûr, c’est le capitalisme ici ou pas ? Elle est où la croissance ?), du nombre de pas marchés dans la semaine, du nombre de kilos perdus, d’heures travaillées, d’heures passées à faire du sport, d’une alimentation mangerbouger.fr, d’une sobriété sans faille, non seulement j’allais sacrément m’emmerder, mais en plus de cela j’allais lamentablement échouer dans ma seule possibilité d’expérimenter l’existence humaine.
Alors, que tout le monde se rassure (personne ne s’inquiétait donc ça va), je n’ai pas sombré dans un hédonisme forcené. Je n’ai pas commencé à prendre du crack (j’attends un peu, je ne suis pas certaine que ce soit compatible avec l’acide folique) ou à me coucher à genre quatre heures du matin. Je me suis lancée dans un truc beaucoup plus difficile pour moi : accepter que je ne suis pas une machine, et donc la possibilité de l’échec. (c’est horrible, je commence des newsletter et ça part en développement personnel c’est insupportable parce que ce n’est JAMAIS de ça dont j’ai envie de parler en commençant et ça n’est même pas ma destination). Alors quand je dis l’échec c’est pareil, on y va tranquille, je vais pas lâcher Duolingo comme ça, je ne suis pas complètement hors cadre. Le dernier exemple en date c’est que je suis tombée malade, rien de grave mais juste un truc assez douloureux et 39 de fièvre et je ne suis pas allée travailler. Alors que j’aurais pu simplement prendre sur moi et généreusement arroser la librairie de mes miasmes juste pour me prouver quelque chose et renforcer les névroses intergénérationnelles. Je me suis acheté un pantalon et j’ai pris la taille (un tout petit peu grande) qui était vraiment confortable pour moi, au lieu de le prendre serré en me disant que j’allais perdre trois kilos (comme toujours depuis vingt ans). J’ai quitté le cours de zumba1 parce que je ne me sentais pas bien (spoiler alert j’avais 39 de fièvre et je n’aurais jamais dû y aller en premier lieu mais BABY STEPS MERCI) au lieu de finir, encore une fois pour prouver quelque chose, et tomber dans les pommes.
Là où je veux en venir (punaise heureusement que vous avez le temps), c’est que (malgré ce que je lui fais peser sur les épaules car il mérite) je crois qu’il n’y a pas que mon père pour nous mettre dans la tête qu’une vie bonne est une vie disciplinée. La société s’en occupe assez bien, car faire reposer l’estime de soi des gens sur une discipline individuelle, c’est contrôler leurs corps, contrôler leurs vies, et surtout les empêcher de passer du temps sur des trucs beaucoup plus importants (comme faire la grève générale et manger les riches) (et ça c’est Zina Mebkhout qui me l’a appris, lors d’une rencontre à la librairie où j’ai failli pleurer cinq fois, merci à elle, et c’est même pas ironique pour une fois). Et si les intentions de base étaient louables (se fixer des objectifs et les atteindre, avoir quelques rituels du quotidien plutôt sains) l’accumulation de cadres à respecter n’a eu aucun effet émancipateur ou empouvoirant sur moi. L’acharnement à me répéter que la discipline était nécessaire n’a eu qu’un seul résultat : me persuader que sans tous ces cadres je n’avais pas suffisamment de colonne vertébrale pour tenir seule debout. Vous allez penser que j’exagère, mais dites-vous que j’ai grandi en entendant en permanence des commentaires sur l’avenir de mon corps dès que je prenais un peu trop de plaisir à manger. Mais aussi des promesses de futur à pointer à l’ANPE (oui on est née en 1990 par ici) et d’exclusion sociale si j’obtenais une mauvaise note ou si je sortais me prendre une cuite à l’adolescence (ce que je n’ai fait que rarement, promis maman). Qu’on ne se méprenne pas, j’ai profité de ma vingtaine comme il se doit, j’ai bien fait la fête, mais tout est toujours resté sous contrôle. Alors bon, qu’à 34 ans - après avoir ouvert une librairie, co-fondé un festival, acheté un appartement, vécu seule et sans encombres depuis des années - je me dise que si je sors trois fois dans la semaine il est possible que je finisse l’année dans un squat à me piquer à l’héroïne, je SAIS que c’est un peu drama, mais ça ne vient pas de nulle part. Grâce à Dieu (non) et à une vie de conditionnement, je suis une adulte intégrée extrêmement stable et totalement fonctionnelle. C’est super. Par contre je n’ai jamais lâché prise une seule fois dans ma vie2.
Je ne suis pas encore assez avancée dans l’anéantissement d’années d’obéissance compliante pour vous dire que j’ai décidé de faire fi de toutes les injonctions qui me poussent à agir comme je le fais au quotidien3 et il y a fort à parier que je continuerai de me comporter comme un petit robot pendant longtemps. Mais peut-être que petit à petit je retrouverai l’humaine faillible à l’intérieur, et surtout que je lui ferai une bien plus grande place. Parce que ça voudra dire que je me fais suffisamment confiance pour pouvoir avancer sans des dizaines de cadres qui, s’ils sont censés être sécurisants, empêchent tout bêtement de se déployer. Et qui sait, peut-être qu’un jour je ne verrai plus chaque moment de ma vie comme la trajectoire d’un point A à un point B, mais comme une constellation de points à relier qui formeront des dessins cools (ou juste un gros majeur levé car j’aime me battre).
A la base je voulais écrire une newsletter sur la vulnérabilité, le cringe et les pensées cheloues qui vivent dans notre tête et dont on ne parle pas (par honte, par peur, par gêne), ce qui a pour but de nous mettre à distance les un-es des autres alors qu’en vrai, être humain-e c’est fondamentalement être bizarre, mais si ce sujet traîne dans ma tête sans payer de loyer depuis de longs mois, je n’arrive pas à l’écrire. C’est donc parti sur autre chose, pas avec plus de colonne vertébrale mais que voulez-vous, si vous êtes déçu-es c’est le même prix.
(Vous savez ce qui me bute ? C’est que, comme je suis coincée chez moi pour cause de maladie, j’ai quand même cette petite satisfaction de me dire : Ah, je n’ai pas rien fait pendant deux jours, j’ai au moins écrit une newsletter (et lu une romance, mais ça compte moins, parce que mon cerveau ne le voit pas comme 300 pages lues, mais comme “une romance”, donc vraiment on n’est pas sorti-es du sable). Alors que bon, si je suis chez moi et pas au travail c’est parce que j’étais tellement mal que j’ai refait un point dans ma tête sur les modalités de ma crémation, au cas où cette angine serait fatale.)
Bon, allez, il n’est de si bonne compagnie qui ne se quitte, je vous rends à la vie civile et je vous fais un petit bisou sur le front.
Je n’ai pas le choix. J’ai trente quatre ans. Si ce n’est pas la zumba, qu’est-ce que c’est ? Je déteste courir. Je suis bisexuelle donc je n’ai pas l’autorisation complète pour l’escalade et j’ai arrêté le roller derby car j’étais beaucoup trop douée ça impressionnait trop les autres équipes (non c’est faux, j’ai arrêté parce que j’ai ouvert la librairie et que c’était trop dangereux. Le derby, pas la librairie, même si, enfin bon, ça n’est pas le sujet, concentrez-vous un peu)
Enfin, si, une fois, mais ça n’est pas le sujet. Ca rendait moins bien d’écrire “j’ai lâché prise une seule fois dans ma vie.” On a des prétentions narratives ici, merci de respecter ça.
Fun fact : la dernière fois que j’ai vu ma psy, elle m’a demandé d’abandonner des trucs. De changer de décision au dernier moment, d’annuler des trucs, bref, de tester de petits échecs. De noter tout ça et puis de prendre rendez-vous pour faire le point avec elle. Ca m’a tellement angoissée que je ne l’ai évidemment pas fait (enfin, si, mais j’ai mis du temps à me rendre compte que je l’avais fait) et je n’ai jamais (c’est un grand mot vu que c’était il y a deux mois) repris rendez-vous. Anaïs, si vous me lisez (improbable mais qui sait), je suis désolée.



JE PORTE PLAINTE POUR USAGE DE NOTES DE BAS DE PAGES !!!
Sinon contrairement à plein de gens je ne m'identifie pas à ce que tu racontes, mais comme tu racontes bien je comprends ce que tu dis. Je possède peu de discipline et c'est hyper chiant bien que plus facile à brandir comme valeur de gauche. En témoignent toutes ces Actualettres commencées et pas finies parce que traîner sur mon canapé est beaucoup plus tentant. Et ça me fait trop rire que tu mettes au même niveau prendre du crack et se coucher à 4 heures du mat’.
Alors, je finissais gentiment ta lettre en me disant dis donc comme c'est intéressant, à la fois pertinent et drôle (bah écoute comme toi, je propose comme épitaphe, après on peut aussi partir sur un truc plus random comme "Google saucisse" si ça te chauffe), et j'ai vu la photo de ce nouvel an bien alcoolisé/ta tête de bébou comme une apothéose à laquelle je m'attendais pas, alors merci pour ça 🖤
Je relate à ce que tu dis mais piano piano car je suis dotée en surabondance d'un truc incroyable qui s'appelle ✨️ la flemme ✨️ donc ça me permet de pas faire trop de choses et d'être déçue de moi-même ensuite quand j'arrive pas à maintenir la cadence . Cela dit je suis déçue de moi quand même car je trouve que je devrais me sortir les doigts du cul , pour faire du sport par exemple, donc j'ai bien peur que peu importe par quel bout on prenne le problème, ça revienne un peu au même. Bref, je sais pas si je suis pertinente, ni drôle, mais en tout cas j'adore te lire et je t'aime !